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Présidence du Secours Catholique : deux femmes de convictions

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Véronique Fayet quitte ses fonctions de présidente nationale du Secours Catholique, qu’elle a exercées pendant sept ans. Elle transmet le flambeau à Véronique Devise, 56 ans, experte du terrain social à travers ses engagements tant professionnels que bénévoles. Entretien croisé avec deux femmes attachées à donner toute leur place aux personnes en précarité dans notre société.

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Véronique Fayet, à l’heure de quitter vos fonctions, quelles satisfactions tirez-vous de votre engagement au Secours Catholique ? 

 

Nous avons beaucoup progressé sur la question du pouvoir d’agir des personnes en précarité. Ma grande joie a été que nous placions la parole, l’expérience et la pensée des plus pauvres au cœur de notre projet associatif. À cet égard, les 70 ans du Secours Catholique en 2016 ont été un déclic. Ce moment préparé avec les plus fragiles a fait la démonstration qu’être tous acteurs est possible, joyeux et fécond. Nous avons ensuite avancé en transformant nos instances de gouvernance et en en créant une nouvelle – le Conseil d’animation national –, composée pour un tiers de personnes ayant l’expérience de la précarité.
 

« Notre parole publique est forte, notre place reconnue et respectée. »
Véronique Fayet

L’évolution de l’image du Secours Catholique est un autre motif de satisfaction. Notre parole publique est forte, notre place reconnue et respectée. Le Grand Débat, organisé en 2019 à la suite de la crise sociale, a été un révélateur : nous avons été capables de recueillir la parole des personnes en précarité pour porter notre plaidoyer. Notre slogan de la “Révolution fraternelle” dit bien ce que nous sommes : des révolutionnaires qui voulons changer le monde, mais dans la bienveillance et à partir des plus fragiles. 

 

Véronique Devise, pourquoi avoir accepté de prendre la présidence nationale du Secours Catholique ?


Je connais bien l’association, je l’aime et j’en partage les valeurs. Le projet du Secours Catholique, qui, comme le rappelle Véronique Fayet, est de donner une place et la parole aux personnes en situation de pauvreté, est un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé, tant sur le plan professionnel que par mon engagement au Secours Catholique comme bénévole dans une équipe locale puis comme présidente de la délégation du Pas-de-Calais. Je souhaite continuer à porter ce projet pour que les personnes en situation de pauvreté trouvent une place dans notre association d’abord, puis demain dans la société, afin que cette dernière porte un autre regard sur elles.

J’ai une connaissance fine de l’association, je travaille également depuis 35 ans auprès des publics fragiles. Il était important pour moi de poursuivre dans cette voie, en embrassant cette nouvelle fonction.
 

Vous avez exercé dans le champ social : vous étiez jusqu’à récemment formatrice à l’Institut régional du travail social (IRTS) de Lille. Tout en vous investissant bénévolement dans plusieurs associations. Quels sont vos moteurs ?

 

Ce qui me motive, c’est la relation à l’autre, et en particulier à la personne fragile. C’est lié à mes valeurs et à ma personnalité, et c’est finalement naturel. J‘aime être avec les autres. Les personnes en situation de vulnérabilité me touchent car ce sont des hommes et des femmes, des frères et sœurs en humanité, qui n’arrivent pas à trouver leur place dans la société, ce que je considère être injuste. Chacun a le droit d’avoir une place et de s’exprimer, et c’est ce que défend fortement le Secours Catholique.

Ce qui me paraît essentiel aussi, c’est de faire avec les personnes, et surtout à partir d’elles. Force est de constater que malgré des années de lutte contre la pauvreté en France, on ne compte hélas pas moins de pauvres aujourd’hui qu’hier. La clé, je pense, est d’associer les personnes pour innover, expérimenter.

 

Justement, vous avez une expertise du terrain social avec différents publics : familles, enfants, personnes détenues, étudiants, exilés dans la « jungle » de Calais... Quels enseignements en tirez-vous pour agir contre la pauvreté ?

 

Pour agir, il faut d’abord repérer les personnes en précarité. Ce n’est pas toujours facile. Ce ne sont pas toujours celles qui viennent en premier. Il faut donc aller vers elles. Ensuite, il faut les écouter, les entendre et les comprendre, pour qu’ensemble, on puisse lutter contre la pauvreté. L’un des avantages du secteur associatif, c’est qu’il permet d’innover et d’expérimenter, ce qui n’est pas possible dans les administrations, qui sont des organisations complexes. Les actions que j’ai pu développer avec le Secours Catholique, je n’aurais pu les mener ailleurs.

 

« La rencontre est importante, car elle transforme. »
Véronique Devise

Par exemple, en tant que bénévole et formatrice à l’IRTS, j’ai organisé un carrefour des savoirs, où j’ai mis en relation des groupes conviviaux du Secours Catholique et des étudiants, pour que ces derniers changent leur regard sur les personnes. C’est pour moi essentiel. Quand on change son regard, on n’a plus en face de soi une personne qui a besoin d’aide, mais une personne dans toute sa richesse. La relation se modifie et on peut parler de personne à personne, et non pas de travailleur social à personne assistée.

La rencontre est importante car elle transforme. Cela nécessite également de connaître sa propre vulnérabilité, de dépasser ses peurs. C’est ce qui permet de vivre l’amitié avec les pauvres. Cela demande un travail sur soi, mais aussi de la patience, afin d’obtenir la confiance de l’autre, d’accepter sa souffrance qui peut parfois se transformer en agressivité. C’est un apprivoisement qui requiert du temps.

 

Véronique Fayet, vous avez partagé vos motifs de satisfactions. À l’inverse, quels regrets éprouvez-vous à l’heure de passer le relais ?

 

Je nourris un certain sentiment d’impuissance face au constat que, fondamentalement, on peine à faire bouger les lignes. Nous remportons des victoires, mais nous nous heurtons à un mur idéologique fondé sur un préjugé tenace selon lequel les pauvres auraient moins de capacités et se complairaient dans l’assistanat. Ce préjugé s’exprime dans un système économique et politique qui ne laisse pas de place aux plus fragiles. Comment parvenir à lézarder ce mur ?

Heureusement, de petites pousses naissent dans les interstices. Ici une pièce de théâtre jouée par des migrants, là une “Roulotte des délices”, ailleurs une maison des familles… L’espérance naît de ces oasis de fraternité animées par des bénévoles, des salariés, des personnes en précarité qui fabriquent des solutions concrètes et partagent des temps d’amitié.

 

Véronique Devise, quelles sont vos préoccupations sur le front de la lutte contre la pauvreté et dans ce moment de crise que nous traversons ?

 

La crise sanitaire a créé beaucoup d’angoisses chez les personnes rencontrant des fragilités, et elle les a fragilisées davantage. Elles n’avaient pas forcément un entourage ou un réseau pouvant les rassurer. Il faudra continuer à accompagner celles et ceux qui ont beaucoup souffert.

 

« Nous avons redécouvert l'importance d'« aller vers » les personnes en précarité pendant la crise.»
Véronique Devise

Je suis également préoccupée par la situation des jeunes. Ils se construisent avec et par les interactions sociales. Or, ils en ont été privés. Nous devrons prendre soin d’eux : de ceux qui sont venus vers le Secours Catholique pour proposer leur aide, leur engagement, mais aussi de ceux qui sont restés isolés. Je ne sais pas si l’on mesure encore bien, aujourd’hui, l’impact de cette crise sur la jeunesse. Je pense aussi aux personnes âgées. Nous devrons aller vers elles. Cet « aller vers » les personnes a été essentiel pendant la crise. On connaissait déjà son importance, mais on l’a redécouverte avec le confinement.

 

Véronique Fayet, quels sont à vos yeux les défis que le Secours Catholique doit relever ?

 

Il nous faut retrouver nos racines de mouvement populaire, car c’est ce travail d’éducation populaire qui va permettre à des personnes modestes de prendre des responsabilités et la parole dans notre plaidoyer. Il nous faut aussi cultiver les alliances face à un système économique et financier verrouillé. Alliances avec l’Église et les paroisses, avec le pape François – comme sur le sujet des migrations ou des changements climatiques – et avec les grands syndicats ainsi que les réseaux associatifs centrés sur la cause environnementale. « Tout est lié », si bien que pour réussir la transition écologique et sociale, il faut nouer des alliances puissantes. Et en leur sein, le Secours Catholique doit porter la parole des plus pauvres.

 

Véronique Devise, quelles valeurs vont animer votre mission à la tête du Secours Catholique ?

 

Comme ma prédécesseure, j’aime beaucoup le slogan de la « Révolution fraternelle », car la fraternité est centrale pour moi. Comme présidente de la délégation du Pas-de-Calais, j'ai beaucoup travaillé pour la faire advenir, car elle ne se décrète pas. Elle nécessite de dépasser les tensions et difficultés inhérentes à la relation humaine. Ce qui m’importe, c’est que l’on puisse accueillir la personne en précarité dans quelque endroit que ce soit dans un cadre fraternel. Il faut donc veiller à ce que cette fraternité se vive et en prendre soin.

Et puis, il s’agit aussi de porter cette révolution dans la société : elle peut être une force de transformation, mais ce n’est pas facile dans une société où l’on monte des murs et des barbelés facilement… C’est un rêve que l’on voudrait voir se réaliser, et qui s’accomplira à petits à pas ; une révolution lente, mais à laquelle il faut se tenir, sans se décourager.

 

Véronique Fayet, que souhaitez-vous à votre successeure ? Et qu’est-ce qui va vous occuper désormais ? 

 

Je lui souhaite de trouver autant de joies et de sources d’émerveillement que moi dans son mandat, et de porter fortement cette culture d’éducation populaire, en la puisant à deux sources : l’amour des pauvres et l’amour de l’Église. Quant à moi, je ne veux plus être présidente, de rien du tout (rires). J’ai envie de vivre davantage en proximité et dans la durée ce que le pape François appelle, dans son encyclique Fratelli Tutti, l’amitié sociale avec les pauvres.

 

V.D. Je remercie Véronique Fayet pour son engagement, l’énergie qu’elle a donnée pour que le Secours Catholique soit reconnu au plus haut niveau, ainsi que tout son apport dans la démarche d’association des personnes afin qu’elles trouvent une place dans notre société. Après sept années bien remplies, je lui souhaite de profiter d’un peu de repos, pour s’engager à nouveau avec bonheur.

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Auteur et crédits
Propos recueillis par Clarisse Briot Crédits photos : © Gaël Kerbaol / Secours Catholique